S’orienter dans un marché tiraillé entre le risque et la croissance : analyse de Jurrien Timmer – 11 mai 2026
Deux grandes forces opposées influencent actuellement les marchés mondiaux. D’un côté, il y a la flambée des bénéfices liée aux investissements en intelligence artificielle (IA). De l’autre, il y a un ensemble de risques géopolitiques et d’inflation qui n’ont pas disparu, même si les marchés semblent moins réactifs à ces risques pour l’instant. Jurrien Timmer, directeur en chef, Macroéconomie mondiale chez Fidelity, a fait part de son point de vue sur la façon de composer avec cette tension, soulignant que les marchés équilibrent le fort élan des bénéfices avec les risques liés à l’approvisionnement énergétique, à l’inflation et à l’évolution des relations entre les actifs.
Voici quelques-uns des sujets abordés.
La géopolitique toujours en toile de fond
L’impasse qui perdure dans le détroit d’Ormuz continue de perturber le flux de pétrole, ce qui maintient les prix de l’énergie élevés. Bien que la situation ne soit pas résolue, les marchés sont devenus moins sensibles aux manchettes quotidiennes. En l’absence d’escalade claire, le public investisseur semble moins réactif aux développements qu’au début du conflit. Cela n’en diminue pas moins l’importance de l’enjeu. Les flux pétroliers transitant par le détroit sont essentiels à l’économie mondiale, et une perturbation prolongée accroît le risque que les pénuries d’énergie alimentent plus largement l’inflation. Les prochaines discussions diplomatiques entre les États-Unis et la Chine ont également été notées comme une variable clé, compte tenu de la dépendance aux expéditions de pétrole dans la région et de son rôle dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Pour l’instant, les marchés semblent prêts à attendre, en se concentrant sur des facteurs qu’ils peuvent évaluer plus clairement, en particulier les bénéfices des sociétés.
Contraintes liées à l’approvisionnement de pétrole et risques d’inflation
Le marché pétrolier lui-même montre des signes de tension. Les prix à court terme demeurent supérieurs aux prix à plus long terme, ce qui indique généralement une offre restreinte et des stocks faibles. Les conditions actuelles ont été décrites comme inhabituellement tendues selon les normes historiques. C’est important, car le pétrole n’est pas seulement une source d’énergie. Il est également essentiel à la production d’engrais, de gaz industriels et à un large éventail de procédés de fabrication. Si les prix élevés persistent, les pressions inflationnistes pourraient s’enraciner davantage, ce qui rendrait plus difficile pour les banques centrales de réduire les taux d’intérêt. Si l’inflation demeure au-dessus des cibles des banques centrales, la capacité des décideurs à assouplir les conditions financières pourrait être limitée. Cette contrainte pourrait influencer les marchés obligataires et avoir une incidence sur la façon dont le public investisseur évalue le risque des catégories d’actifs.
Les bénéfices portés par l’essor de l’IA
Malgré ces risques, les marchés continuent de s’appuyer sur les bénéfices pour maintenir leur confiance. La croissance des bénéfices des entreprises a été particulièrement forte parmi les sociétés liées aux infrastructures de l’IA, y compris les semi-conducteurs, la mémoire et les centres de données. Contrairement à une période de déclaration des bénéfices typique, où les attentes diminuent souvent, les prévisions actuelles ont augmenté. Cette dynamique a été attribuée à une vague de dépenses en immobilisations axées sur l’IA, qui se traduit par une croissance des revenus et des bénéfices plus tôt que prévu. Bien que les bénéfices solides n’éliminent pas le risque, les valorisations sont actuellement soutenues par le rythme de la croissance des bénéfices. Pour l’instant, les bénéfices semblent jouer un rôle central dans le maintien de la confiance des marchés.
Positions dominantes et participation au marché
Une grande partie de la récente progression du marché a été menée par un groupe restreint de grandes sociétés technologiques. La participation élargie dans les différents secteurs s’est améliorée plus tôt cette année, mais s’est resserrée de nouveau, avec le retour des préoccupations liées à l’énergie et à l’inflation. Un allègement de la pression exercée par les prix du pétrole pourrait favoriser un élargissement de la dominance sur les marchés de façon durable. Si les coûts de l’énergie reculaient et que les craintes d’inflation s’atténuaient, d’autres segments du marché pourraient participer davantage aux côtés des grandes valeurs technologiques.
Quand les actions et les obligations avancent dans la même direction
L’un des changements les plus notables a été l’évolution de la relation entre les principales catégories d’actifs. Les actions et les obligations sont devenues plus positivement corrélées, ce qui réduit l’effet de diversification que les obligations ont offert par le passé en période de stress des marchés boursiers. Ce changement est associé au risque inflationniste. Lorsque l’inflation augmente, les actions et les obligations peuvent reculer en même temps. En revanche, les marchandises et certaines stratégies non traditionnelles se sont comportées différemment, offrant un potentiel de diversification lorsque les portefeuilles traditionnels sont sous pression.
L’or, le bitcoin et les actifs non traditionnels
Il y a aussi un regain d’intérêt pour les actifs souvent considérés comme des couvertures contre l’inflation. L’or continue d’attirer l’attention en tant qu’actif de réserve, en particulier à mesure que la masse monétaire mondiale augmente. Son cours n’a pas entièrement suivi cette tendance, en partie en raison de la hausse des rendements obligataires. Le bitcoin est devenu plus accessible grâce à des instruments de placement réglementés. Il a été décrit comme un actif volatil qui a tendance à fluctuer considérablement plutôt que graduellement, mais qui est parfois utilisé aux côtés de l’or dans le cadre d’une approche plus large de protection du pouvoir d’achat.
Des considérations relatives au portefeuille dans un contexte d’incertitude
Dans ce jeu d’équilibre entre croissance et risque, la diversification reste primordiale. Les portefeuilles qui combinent actions, titres à revenu fixe et actifs diversifiés ont, à cet égard, aidé à gérer la volatilité récente. Si les risques liés à l’énergie s’estompent, les structures de portefeuille traditionnelles pourraient retrouver leurs marques. S’ils persistent, le maintien d’une exposition aux actifs qui réagissent différemment à l’inflation et aux tensions géopolitiques peut aider à gérer le risque de baisse.
Conclusion : se concentrer sur l’essentiel
Les marchés actuels ne font pas abstraction des risques. Ils accordent la priorité à la visibilité des bénéfices plutôt qu’aux résultats incertains. Cet équilibre peut changer rapidement, en particulier si les perturbations de l’approvisionnement énergétique s’intensifient ou si les pressions inflationnistes s’accélèrent à nouveau. Pour le moment, on observe surtout si les bénéfices peuvent continuer de compenser les risques et si le contexte géopolitique peut s’apaiser assez pour favoriser une participation plus large des marchés. Dans un environnement caractérisé par des forces concurrentes, l’adaptabilité et la diversification demeurent essentielles pour faire face à l’avenir.