L’incidence d’une hausse de taux sur les actions, les obligations et la diversification : analyse de Jurrien Timmer – 14 septembre 2026
Le rendement des effets du Trésor à 10 ans a franchi le seuil des 5 %, alors que les prix du pétrole continuent de grimper et que les marchés boursiers évoluent dans un contexte encore plus complexe que celui qui avait incité la Réserve fédérale américaine (« Fed ») à réduire ses taux l’an dernier. C’est à la lumière de ces facteurs que Jurrien Timmer, directeur en chef, Macroéconomie mondiale chez Fidelity, a analysé l’incidence que pourraient avoir la hausse des taux d’intérêt, l’évolution des bénéfices des sociétés et l’élargissement de la participation aux marchés sur les occasions qui s’offrent au public investisseur.
Voici quelques-uns des points à retenir.
Une dynamique mondiale, bien au-delà des États-Unis
La hausse des rendements obligataires à long terme ne se limite pas aux États-Unis. Au Canada, au Royaume-Uni, en Allemagne et au Japon, ceux-ci ont atteint de nouveaux sommets après avoir augmenté de façon constante depuis 2021. La Chine et la Suisse demeurent toutefois des exceptions notables. M. Timmer décrit cette tendance comme un phénomène d’« éviction ». À l’échelle mondiale, les gouvernements et les sociétés se tournent davantage vers les titres de créance, tandis que les banques centrales ont recommencé à relever leurs taux directeurs. Par ailleurs, l’inflation demeure supérieure aux cibles des banques centrales, les prix du pétrole demeurent élevés et les tensions géopolitiques continuent d’alimenter les pressions inflationnistes. Dans ce contexte, M. Timmer réitère un point de vue qu’il a déjà exprimé : des rendements supérieurs à 4,5 % représentent un défi croissant pour les marchés. Selon son cadre d’analyse, la fourchette comprise entre 4,5 % et 5 % constitue une zone de prudence, tandis qu’un rendement supérieur à 5 % mérite une attention particulière.
Pourquoi la Fed pourrait devoir faire marche arrière
L’évolution des taux d’intérêt pourrait également influer sur la politique monétaire. Selon notre expert, les réductions de taux effectuées l’an dernier par la Fed semblent aujourd’hui avoir été prématurées. À l’époque, les préoccupations liées au ralentissement du marché du travail et au relâchement des pressions inflationnistes justifiaient cette décision. Depuis, toutefois, la croissance de l’emploi est demeurée résiliente, tandis que l’inflation est repartie à la hausse. Dans ces circonstances, M. Timmer estime que la prochaine étape pourrait ne pas marquer le début d’un nouveau cycle de resserrement, mais plutôt un renversement des réductions de taux mises en œuvre l’an dernier. Il souligne également qu’une approche moins prévisible de la Fed pourrait avoir des répercussions sur les marchés obligataires. Si les investisseurs disposent de moins de clarté quant à l’orientation future de la politique monétaire, ils pourraient exiger une prime de terme plus élevée pour détenir des obligations à plus longue échéance. Cette situation pourrait, à son tour, accentuer les pressions haussières sur les rendements à long terme.
Des bénéfices en forte croissance, mais des valorisations en recul
Malgré la remontée des rendements obligataires, les bénéfices des sociétés sont demeurés exceptionnellement solides. La croissance des bénéfices des 12 derniers mois s’établit à près de 30 %, tandis que les prévisions de bénéfices se rapprochent des 40 %. Les prévisions de bénéfices par action de l’indice S&P 500 se chiffrent quant à elles autour de 400 $. En dépit de cette vigueur, les valorisations ont reculé. Le ratio cours/bénéfice du marché a diminué d’environ 9 % par rapport à l’année précédente. Selon M. Timmer, ce recul s’explique par l’hésitation des investisseurs à payer pour des valorisations élevées alors que la croissance des bénéfices pourrait éventuellement ralentir, même si les bénéfices eux-mêmes continuent d’augmenter. La hausse des coûts d’emprunt pourrait également exercer des pressions sur les valorisations. À mesure que le coût du capital augmente, les modèles d’évaluation ont généralement tendance à attribuer des valeurs inférieures aux flux de trésorerie futurs, ce qui crée un vent contraire pour les actions et les autres actifs sensibles à l’évolution des taux. Cela dit, une forte croissance des bénéfices pourrait contribuer à compenser une partie de ces pressions.
Comment interpréter l’évolution du thème de l’IA?
Cette tension entre la forte croissance des bénéfices et la hausse des coûts en capital est également évidente dans l’ensemble de l’écosystème de l’intelligence artificielle (« IA »). Bien que l’IA demeure l’un des principaux thèmes qui animent les marchés, plusieurs segments, allant de la mémoire et des semi-conducteurs aux centres de données, font l’objet d’une correction depuis le début de juin. Les actions des géants technologiques ont elles aussi peu progressé au cours de la dernière année, malgré la croissance soutenue de leurs bénéfices. Selon M. Timmer, les investisseurs accordent une attention croissante aux besoins en capitaux liés aux immobilisations et au rendement potentiel de ces investissements. De nombreuses grandes sociétés technologiques consacrent une part croissante de leurs liquidités aux dépenses en immobilisations liées à l’IA plutôt qu’aux rachats de leurs propres actions, ce qui soulève des questions quant au moment où ces investissements généreront des retombées et à l’ampleur de celles-ci. Il a également souligné un changement plus large dans le financement des sociétés. Les sociétés ont considérablement augmenté leur recours au marché obligataire, alors que les émissions d’actions ont également progressé, mettant fin à une longue période durant laquelle les rachats dominaient les décisions de répartition du capital. Selon lui, les commentaires récents de sociétés comme Anthropic et OpenAI faisant état d’un ralentissement du rythme de développement des modèles d’IA de pointe pourraient être interprétés comme un signe que les investisseurs sont moins disposés à financer les investissements considérables qu’exige cette course à l’innovation, en particulier dans un contexte où des modèles concurrents moins coûteux gagnent du terrain. Il précise toutefois qu’il ne s’agit là que d’une hypothèse.
L’élargissement du marché renforce l’argument en faveur de la diversification
Même si certains chefs de file du marché liés à l’IA ont marqué le pas, l’ensemble du marché est demeuré résilient. L’indice S&P 500 est resté près de ses sommets, tandis que le leadership du marché s’est étendu au-delà des plus grandes sociétés technologiques. M. Timmer souligne notamment l’augmentation des distributions aux actionnaires, sous forme de dividendes et de rachats d’actions, dans les titres de valeur, les produits financiers, les marchés développés internationaux et l’indice S&P 500 équipondéré. La croissance de ces distributions est désormais davantage comparable à celle des « sept magnifiques » qu’elle ne l’était au cours des années précédentes. Ce changement donne à penser que les investisseurs disposent maintenant de plus d’options qu’il y a plusieurs années, alors que le rendement des marchés dépendait beaucoup plus d’un petit groupe de géants technologiques. Les occasions de diversification ne se limitent pas aux secteurs d’activité; elles s’étendent aux régions géographiques. Sur le plan géographique, M. Timmer privilégie les marchés développés internationaux aux marchés émergents. Il met notamment en évidence les banques européennes en raison de la forte croissance des distributions aux actionnaires et des rendements attrayants. Il souligne l’intérêt que présente le marché canadien, compte tenu de son exposition aux secteurs des produits financiers, de l’énergie et de l’or dans le contexte actuel. Les marchés émergents demeurent attrayants dans certains segments, précise-t-il, mais leur nature de plus en plus polarisée fait en sorte qu’une exposition passive peut entraîner une concentration importante dans les thèmes liés à l’IA plutôt que de procurer une diversification étendue.
L’or, les marchandises et les actifs de réserve de valeur
Au-delà des actions, M. Timmer voit dans les marchandises et d’autres actifs de réserve de valeur des sources potentielles de diversification. Il fait remarquer que les marchandises atteignent de nouveaux sommets, alors que près de 80 % des composantes de l’indice Bloomberg Commodity Spot suivent une tendance haussière. Selon lui, elles figurent parmi les catégories d’actifs les moins corrélées aux actions et aux obligations, ce qui en fait un outil de diversification particulièrement intéressant. Il évoque aussi la possibilité d’un contexte où les autorités budgétaires et monétaires uniraient leurs efforts pour freiner la progression des coûts d’emprunt. Dans un tel scénario, l’or pourrait jouer un rôle de premier plan, soutenu par la demande continue des banques centrales asiatiques et par le regain des rentrées de fonds dans les FNB. Compte tenu des indicateurs de liquidité mondiale, M. Timmer estime que le prix de l’or pourrait éventuellement se rapprocher de 5 000 $. À son avis, le bitcoin pourrait être positionné pour jouer un rôle comparable en tant qu’actif de réserve de valeur à la suite de son récent cycle de marché.
Un contexte de marché à bêta plus faible
Dans l’ensemble, le marché continue d’absorber les taux d’intérêt plus élevés et une forte demande de capitaux, tout en bénéficiant d’une croissance robuste des bénéfices. Les investisseurs pourraient se retrouver dans une conjoncture caractérisée par un bêta plus faible, ce qui refléterait davantage un marché haussier à long terme plutôt qu’un repli des marchés. Dans un tel contexte, les avantages associés à une diversification entre les régions, les secteurs et les actifs de réserve de valeur pourraient s’avérer plus importants qu’au cours des dernières années.