Repenser la question de l’intelligence artificielle et les perspectives de productivité du Canada : analyse d’Ilan Kolet – 11 août 2026
Le défi de la productivité au Canada est une préoccupation depuis plus de dix ans. Les récents développements en matière de politiques, l’intérêt renouvelé pour les investissements dans les ressources et l’attention croissante portée à l’intelligence artificielle (IA) ont mené à des discussions plus larges sur les perspectives économiques du Canada. Ilan Kolet, gestionnaire de portefeuille institutionnel au sein de l’équipe de répartition mondiale de l’actif de Fidelity, a fait part de son point de vue sur l’IA, le retard de productivité persistant du Canada et la façon dont l’équipe positionne les portefeuilles dans un contexte de marché changeant.
Voici quelques-uns des sujets abordés.
Au-delà de l’engouement pour l’IA
Pour le public investisseur, l’IA est difficile à ignorer. L’équipe de répartition mondiale de l’actif, qui gère plus de 120 milliards de dollars en solutions à multiples catégories d’actifs pour les investisseurs canadiens, évalue le thème au moyen d’un processus de placement intégrant l’analyse macroéconomique, la valorisation, le sentiment des marchés et la recherche ascendante. Selon une approche ascendante, les analystes de Fidelity continuent de trouver des sociétés liées à l’IA qui pourraient dépasser les attentes en matière de bénéfices. Par conséquent, l’équipe continue d’investir dans le thème tout en reconnaissant que le positionnement pourrait évoluer à mesure que de nouveaux renseignements émergent. En même temps, il a noté que la question la plus importante n’est peut-être pas de savoir quelles sociétés bénéficient actuellement de l’IA, mais plutôt ce que cette technologie signifie ultimement pour la productivité, l’emploi et la croissance économique à long terme.
Les incidences à long terme demeurent incertaines
En ce qui a trait aux répercussions à long terme de l’IA, M. Kolet a été clair : nul ne connaît réellement les incidences de cette technologie. Par le passé, les grandes avancées technologiques, comme les ordinateurs et l’internet, sont venues appuyer le travail humain et ont contribué à améliorer la productivité. L’IA pourrait suivre une trajectoire similaire. Cependant, il a fait remarquer que l’IA pourrait s’avérer plus perturbatrice si elle remplace certains types de travail plutôt que de simplement accroître leur efficacité. Cette distinction pourrait avoir des répercussions importantes sur le marché du travail et les bénéfices des sociétés. Malgré ces incertitudes, il s’est dit optimiste à l’égard de l’IA et a souligné que cette technologie a amélioré sa propre productivité. Il a aussi rappelé que, par le passé, les économistes ont souvent surestimé les effets négatifs des changements technologiques tout en sous-estimant les possibilités qu’ils peuvent créer. De nombreuses professions aujourd’hui n’existaient tout simplement pas il y a une génération. Les nouvelles technologies peuvent créer des secteurs, des compétences et des emplois difficiles à prévoir.
Le défi de la productivité au Canada atteint un point critique
Bien que l’IA puisse façonner l’avenir, le défi plus immédiat au Canada pourrait être la productivité. L’écart de productivité du Canada par rapport aux États-Unis est un problème de longue date qui s’étend sur des décennies et n’est attribuable ni à un gouvernement ni à un cycle politique en particulier. À son avis, la situation a atteint un point critique. Selon lui, une partie du problème découle de la répartition du capital au cours de la dernière décennie. Par le passé, l’économie canadienne a bénéficié des investissements dans l’extraction de ressources et les infrastructures connexes. Plus récemment, les investissements se sont davantage tournés vers le marché immobilier que vers des projets susceptibles d’accroître la productivité. Les données montrent clairement ce changement. Entre 2014 et 2024, les dépenses en immobilisations des sociétés canadiennes du secteur pétrolier et gazier, ajustées pour tenir compte de l’inflation, ont chuté de 50 %. Au cours de la même période, la part des dépenses en immobilisations totales du secteur est passée d’environ un tiers à environ un dixième. Selon lui, même une petite amélioration par rapport à ces niveaux pourrait contribuer à améliorer la trajectoire de croissance du Canada.
Signes d’un regain d’optimisme
Malgré ces difficultés, M. Kolet estime que certains facteurs justifient un optimisme mesuré. Il a souligné que les discussions avec les gestionnaires de portefeuille et les analystes canadiens de Fidelity montrent que le sentiment envers le pays semble s’améliorer. Il a également relevé des signes d’un intérêt croissant des investisseurs internationaux pour les placements canadiens. Il a affirmé que les capitaux tendent à se diriger vers les marchés qui offrent les rendements attendus les plus intéressants. Pendant de nombreuses années, le Canada a eu du mal à attirer cet intérêt, en particulier dans les secteurs liés aux ressources. Toutefois, plus récemment, il y a des indices laissant croire que cette perception pourrait être en train de changer. Par conséquent, l’équipe de répartition mondiale de l’actif surpondère actuellement les actions canadiennes et le dollar canadien.
Ce qui joue en faveur du Canada
Le Canada présente plusieurs avantages durables. Parmi ces avantages figurent une main-d’œuvre hautement instruite, un long historique de développement des ressources, des droits de propriété solides et un fort respect de la primauté du droit. M. Kolet a souligné les initiatives politiques pour soutenir la croissance économique à long terme, y compris les efforts visant à accélérer les principaux projets d’infrastructure et de développement et à réduire les obstacles au commerce entre les provinces. Les retombées pourraient être considérables. Il a cité les estimations du Fonds monétaire international qui indiquent que l’élimination complète des barrières commerciales interprovinciales pourrait ajouter l’équivalent d’une économie supplémentaire de la taille de l’Alberta au produit intérieur brut du Canada. De façon plus générale, il a souligné que les politiques favorisant la productivité prennent généralement du temps avant de se refléter dans les données économiques, mais qu’elles peuvent contribuer à établir des bases plus solides pour la croissance à long terme.
Le rôle du Canada dans l’économie de l’IA
L’IA soulève également des questions sur le rôle du Canada dans le développement et l’adoption de cette technologie. Par le passé, le Canada s’est davantage distingué comme utilisateur de technologies que comme innovateur de premier plan. Même si le Canada a contribué à plusieurs innovations importantes, l’adoption réussie de technologies éprouvées peut également améliorer la productivité et soutenir la croissance économique. À son avis, la vitesse d’adoption est le véritable enjeu. Le Canada a souvent adopté de nouvelles technologies plus tard que les autres marchés. Réduire ce retard pourrait procurer un gain de productivité au fil du temps.
Positionner les portefeuilles en fonction de la conjoncture
Dans ce contexte, l’équipe continue de privilégier le Canada et les marchés émergents, tout en restant à peu près neutre à l’égard des États-Unis. Du côté des titres à revenu fixe, le positionnement demeure globalement semblable à celui des dernières années. Les portefeuilles sous-pondèrent considérablement les titres de créance mondiaux de qualité, sont à peu près neutres sur les obligations canadiennes de qualité et mettent l’accent sur les secteurs du crédit et ceux sensibles aux écarts de taux. L’équipe détient également des titres protégés contre l’inflation pour couvrir les risques d’inflation à la hausse. Au-delà des titres et des obligations traditionnelles, il a noté l’importance d’une troisième catégorie qui comprend les placements non traditionnels et les marchandises. Étant donné que l’inflation contribue à une plus grande corrélation entre les actions et les obligations, ces investissements pourraient constituer une source additionnelle de diversification.
Pourquoi la Réserve fédérale américaine demeure au centre de l’attention
Bien que l’IA demeure le sujet phare des conversations sur les investissements, M. Kolet a indiqué qu’il surveille de plus près l’évolution de la Réserve fédérale américaine (Fed). Il a noté que la nouvelle direction de la Fed semble vouloir réduire le niveau d’orientations et de communications fournies aux marchés, ce qui représente un changement par rapport à l’approche très transparente qui a caractérisé une grande partie de l’ère post-Greenspan. Il y a également un débat sur la question de savoir si l’IA pourrait finir par se révéler déflationniste en réduisant la demande de main-d’œuvre. Bien que cette possibilité demeure envisageable, il a souligné que les données économiques n’en montrent pas encore les effets. Pour l’instant, l’inflation aux États-Unis demeure difficile à ramener aux cibles, en particulier au sein des composantes liées au logement. M. Kolet a indiqué que le double mandat de la Fed, qui consiste à assurer la stabilité des prix et le plein emploi, demeure central et a soutenu que les décideurs devraient rester concentrés sur ces objectifs au lieu de modifier la façon dont l’inflation est mesurée.
Conclusion : équilibrer l’incertitude et les occasions
L’un des thèmes les plus récurrents était l’importance de reconnaître l’incertitude tout en continuant à prendre des décisions de placement actives. En ce qui concerne l’IA, selon lui, les résultats à long terme demeurent incertains, bien que l’équipe continue de voir des occasions dans les sociétés qui profitent de ce thème aujourd’hui. Pour ce qui est du Canada, il a souligné l’amélioration du sentiment des marchés à l’égard du pays, l’intérêt accru pour les investissements et les changements de politiques qui pourraient, selon lui, favoriser la productivité et la croissance à long terme. Il reste à voir si ces tendances se traduiront au final par une croissance plus forte. Pour l’instant, le public investisseur pourrait préférer prêter une attention particulière à la productivité, à l’évolution des politiques et à l’évolution de la Fed, des facteurs importants pour la période à venir selon M. Kolet.