Taux réels, pétrole et développement de l’intelligence artificielle : analyse de Jurrien Timmer – 21 septembre 2026
Depuis la fin de février, les prix du pétrole sont restés élevés, ce qui a contribué aux pressions exercées sur les taux obligataires, les marchés boursiers et l’abordabilité des logements, tout en accentuant le défi inflationniste auquel la Réserve fédérale américaine (Fed) est confrontée. Jurrien Timmer, directeur en chef, Macroéconomie mondiale chez Fidelity, explique comment ces forces interagissent et leur incidence possible sur les marchés. L’une des principales questions à se poser, pense-t-il, est si l’économie américaine peut continuer de croître à un rythme plus rapide que le fardeau de la dette américaine à un moment où les taux réels dépassent les estimations du taux de croissance à long terme de l’économie.
Voici quelques-uns des points à retenir.
Pétrole, obligations et actions en un thème
Les perturbations touchant le pétrole depuis la fin février ne se sont pas résorbées. Six mois plus tard, le marché en ressent toujours les effets, le prix du Brent brut s’établissant toujours à 104 $ US et les prix à terme à près de 84 $ US, ce qui, selon M. Timmer, laisse entendre que l’offre demeure très serrée. Et cette pression va au-delà du marché de l’énergie. Le pétrole et l’indice S&P 500 continuent d’afficher une corrélation négative presque parfaite, à -59 %, tandis que les actions et les obligations demeurent corrélées positivement. D’un point de vue pratique, M. Timmer a expliqué que ces éléments suivaient un même thème, parce qu’à mesure que le prix du pétrole augmente, les taux obligataires augmentent et, comme les obligations évoluent avec les actions, les actions ont tendance à subir des pressions. Il a soutenu que la Fed n’a pas d’autre choix que de tenir compte de ces pressions inflationnistes, même si elle ne peut pas influencer directement les prix du pétrole. Son principal outil de politique reste les taux d’intérêt à court terme, que M. Timmer décrits comme un outil peu précis pour lutter contre un choc lié à l’offre. Par ailleurs, une hausse des taux se ressent de façon inégale dans l’économie. Bien que certaines grandes entreprises demeurent relativement peu affectées par la hausse des coûts d’emprunt, les acheteurs potentiels de maisons doivent toujours composer avec des taux hypothécaires d’environ 7 %, ce qui exacerbe les problèmes d’accessibilité.
Un moment rare pour les rendements réels
M. Timmer a également souligné la récente hausse des taux obligataires. Le taux des obligations du Trésor à 10 ans a atteint 5,04 % avant de revenir à 4,96 %, ce qui confirme une cassure technique qu’il surveillait depuis un certain temps. La Fed a également relevé les taux à sa plus récente réunion, inversant ainsi l’une des baisses préventives appliquées un an plus tôt par crainte que les perturbations liées à l’IA n’affaiblissent le marché du travail. Jusqu’à présent, a-t-il souligné, ces préoccupations ne se sont pas matérialisées. Selon lui, l’évolution des rendements réels est un développement digne de mention. Le taux réel des obligations du Trésor à 10 ans, tel que mesuré par les titres du Trésor protégés contre l’inflation a atteint 2,67 %, ce qui est supérieur au taux estimé de croissance potentielle du PIB réel sur cinq ans du Congressional Budget Office. Ce croisement est important, car la dette a tendance à être plus soutenable lorsque la croissance dépasse les coûts de financement. M. Timmer a fait remarquer que les dernières périodes où les taux réels ont dépassé les estimations de croissance réelle incluent la crise financière mondiale, l’ère de la bulle Internet et le choc des taux de 1994. Certes, un seul point de données n’établit pas une tendance. De plus, les estimations de croissance actuelles pourraient ne pas encore refléter les gains de productivité futurs découlant de l’IA. Il reste que M. Timmer a jugé la situation digne de mention et intéressante à surveiller.
La mobilisation de capitaux liée à l’IA
Bien que les taux d’intérêt demeurent à l’avant-scène, la transformation des marchés de capitaux découlant du cycle d’investissement dans l’IA se poursuit.
La demande de puissance de calcul demeure extrêmement forte et les fournisseurs à très grande échelle continuent de lever des capitaux pour financer leurs dépenses dans l’IA. M. Timmer a déclaré que les émissions nettes combinées d’actions et d’obligations de sociétés ont totalisé environ 3 200 milliards de dollars américains sur douze mois, les émissions nettes d’actions devenant positives pour la première fois depuis 2021. Il a également fait remarquer que ce chiffre ne tient pas compte d’éventuelles offres publiques d’OpenAI et d’Anthropic, qui, selon lui, pourraient le faire grimper davantage. Pour l’instant, il a maintenu que les données économiques restent attrayantes. Selon M. Timmer, les investissements liés à l’IA génèrent actuellement des rendements d’environ 20 % à 35 %, ce qui rend les entreprises moins sensibles à des coûts d’emprunt de 6 %, 7 %, voire 8 %. Cependant, la question la plus importante ne porte pas sur la technologie elle-même, mais sur les fonds nécessaire pour la soutenir. M. Timmer a laissé entendre que l’un des risques potentiels est que les marchés finissent par être submergés par ce flot constant d’émissions de titre de créance et d’actions. Il a d’ailleurs fait remarquer que les dépenses importantes liées aux centres de données et aux infrastructures informatiques devront ultimement générer des rendements adéquats, bien que le niveau de rendement nécessaire pour justifier le placement demeure incertain.
Un contexte différent de l’ère de la bulle Internet
Ces questions ont naturellement mené à des comparaisons avec les booms technologiques précédents. M. Timmer a observé que la récente tendance des prix sur le marché ressemble considérablement à la période de la bulle Internet, mais il a insisté sur le fait que les analogies historiques ne sont qu’illustratives et que l’histoire ne se répète pas exactement. Il a soutenu que les données fondamentales sous-jacentes diffèrent considérablement de celles de la fin des années 1990. À l’ère de la bulle Internet, le ratio cours/bénéfice prévisionnel du secteur des technologies de l’information a atteint environ 66. Aujourd’hui, il s’approche de 20,6 points. D’après M. Timmer, le marché escomptaient à l’époque des bénéfices qui, en fin de compte, ne se sont pas matérialisés. Aujourd’hui, il voit une situation différente, la croissance des bénéfices demeurant forte, tandis que les valorisations n’ont pas suivi le rythme. Cela ne garantit pas un résultat positif, a-t-il prévenu, mais il reste que le contexte actuel ne ressemble pas à la période de survalorisation de la fin des années 1990.
Rotation du marché et les sept magnifiques
Le leadership du marché a également changé au cours des derniers mois. Plus tôt dans l’été, l’indice S&P 500, tant celui pondéré selon la capitalisation boursière que celui équipondéré ont atteint de nouveaux sommets, tandis que l’ampleur du marché a grimpé à 74 %. Plus récemment, cette mesure a chuté à environ 53 %, l’indice MAG7 offrant une fois de plus une grande partie du soutien au marché. M. Timmer a attribué ce développement à la hausse des taux d’intérêt et à la hausse des prix du pétrole qui pèsent sur l’ensemble du marché. Malgré cela, il a décrit la situation comme s’inscrivant dans un processus continu de rotation du marché plutôt qu’une preuve d’une rupture plus généralisée. De nombreux fournisseurs à très grande échelle demeurent selon lui relativement à l’abri des coûts d’emprunt plus élevés en raison des rendements qu’ils génèrent sur les investissements liés à l’IA. Malgré la hausse des taux et les vents contraires pesant sur les valorisations, l’indice S&P 500 ne demeure que légèrement en deçà de ses sommets, ce qui, selon notre expert, témoigne d’une certaine résilience dans les conditions actuelles.
Conclusion : surveiller la situation
Le paysage se résume en un amalgame de forces concurrentes. Le resserrement du marché pétrolier et la hausse des taux d’intérêt continuent de causer des difficultés, tandis que les investissements dans l’IA demeurent soutenus par une forte croissance des bénéfices et des dépenses en immobilisations importantes. Pour M. Timmer, la principale question n’est pas de savoir si la technologie fonctionne. Il veut plutôt savoir si le financement par emprunt et par l’émission d’actions qui soutient le développement de l’IA produit des rendements suffisants pour justifier le placement. En même temps, il a indiqué que l’évolution récente des taux réels au-delà des estimations de croissance économique à long terme est un autre développement qui mérite d’être suivi de près. La persistance de ces conditions pourrait avoir des répercussions importantes sur les marchés et l’économie en général.