Naviguer dans les courants croisés qui façonnent les marchés d’aujourd’hui : analyse de Jurrien Timmer – 19 octobre 2026
Les marchés boursiers sont restés largement sans direction depuis le printemps, la participation s’améliorant après s’être récemment rétrécie, mais demeurant peu convaincante. Dans ce contexte, deux forces opposées se trouvent au cœur du marché : d’un côté, une inflation élevée et un resserrement de la Réserve fédérale (Fed), de l’autre, le risque d’un choc de croissance lié au thème de l’IA. Ces dynamiques ont été analysées en détail par Jurrien Timmer, directeur en chef, Macroéconomie mondiale chez Fidelity, lors d’une récente discussion dans le cadre des DialoguesFidelity.
Voici quelques points clés de son commentaire.
Un nouveau tournant dans les corrélations
La semaine dernière s’est distinguée par un changement inhabituel dans la façon dont les marchés ont évolué les uns par rapport aux autres. Le pétrole et les actions affichaient une corrélation négative, le pétrole et les obligations une corrélation positive, et les obligations et les actions une corrélation positive. Mais la corrélation entre les obligations et la performance relative des actions IA par rapport aux actions non liées à l’IA, qui était positive jusqu’alors, s’est inversée pour devenir négative. Selon M. Timmer, cela suggère que le thème de l’IA est désormais jugé suffisamment important pour avoir des répercussions systémiques sur l’ensemble de l’économie. Si la bulle de l’IA venait à éclater, elle affecterait l’économie, l’inflation, le marché obligataire et la politique de la Fed. Il a reconnu que la question de savoir si ce phénomène est temporaire ou plus durable reste ouverte, mais il s’agit d’un changement notable.
Des échos de l’ère des sociétés point-coms
La comparaison entre la période actuelle et la bulle des sociétés point-coms a refait surface. La configuration des cours correspond presque parfaitement et, selon M. Timmer, pourrait indiquer que le marché approche d’un sommet. Mais le contre-argument optimiste repose sur les données fondamentales. Les bénéfices sont en plein essor aujourd’hui, alors qu’à l’époque, ils étaient quasi inexistants : il ne s’agissait que de la promesse de bénéfices futurs. Les valorisations avaient explosé à cette époque, tandis qu’aujourd’hui les valorisations technologiques reculent. En examinant la question plus en profondeur, ce tableau se nuance. M. Timmer a souligné que durant l’ère des sociétés point-coms, les signaux d’alerte précoces ne venaient pas des titres aux valorisations extrêmes. Ce sont plutôt les entreprises de télécommunications, qui investissaient massivement dans la fibre optique et se finançaient par émission de dette à rendement élevé, qui en étaient la source. Les premières fissures sont apparues sur le marché du crédit, et non sur le marché boursier. Un parallèle contemporain se dessine dans les tensions de financement de certaines sociétés liées à l’IA, où les rendements d’emprunt globaux ont bondi de près de 7 % à 15 % ou 16 % en quelques mois.
Incident isolé ou signal d’alerte précoce?
Cela soulève une question fondamentale : les tensions actuelles parmi les acteurs de qualité spéculative engagés dans des dépenses en capital sont-elles le premier signe d’un effondrement généralisé, ou s’agit-il simplement d’un incident isolé, à l’image de l’épisode de la Silicon Valley Bank en 2023, qui ne s’est finalement pas révélé systémique? Il pourrait même y avoir un aspect positif. Si le marché devient plus prudent et rigoureux quant aux projets financés et aux montants alloués, cela pourrait tempérer le thème dans son ensemble avant qu’il ne devienne incontrôlable. M. Timmer s’est décrit comme optimiste, tout en restant ouvert à la possibilité qu’il fasse preuve d’un optimisme excessif.
Pourquoi les rendements augmentent partout
Une lecture répandue veut que les rendements, en particulier les rendements réels, aient principalement augmenté parce que la croissance est solide. Il a convenu qu’une partie de cette hausse reflète effectivement une économie en expansion. Mais cela ne peut être l’explication complète. Les rendements augmentent presque partout, en France, en Allemagne, au Canada et au Royaume-Uni, à l’exception de la Chine, et plusieurs de ces économies affichent une croissance à peine positive. Il y voit plutôt une confluence de facteurs : la croissance, le risque budgétaire, une inflation structurelle nettement supérieure à 3 % et une orientation peu transparente de la Fed qui incite les investisseurs à exiger une prime de terme plus élevée. Les rendements réels à dix ans, proches de 2,8 %, se situent désormais au-dessus de ce qu’il considère comme le taux réel d’équilibre de l’économie, que les données historiques remontant aux années 1940 placent entre 2 % et 2,5 %. Lorsque les taux réels dépassent ce niveau dans un contexte d’endettement élevé, comme en France et aux États-Unis, les questions de risque budgétaire et de soutenabilité de la dette passent au premier plan.
Le décalage lié au pouvoir d’achat
M. Timmer a observé que c’est l’inflation globale, et non l’inflation sous-jacente, que les ménages ressentent directement. Dans un contexte de prix du pétrole élevés et de tensions sur le pouvoir d’achat alimentaire depuis la pandémie, il se demande si l’inflation sous-jacente a perdu une partie de sa pertinence et si l’inflation globale, oscillant entre 3 % et 4 %, ne mérite pas davantage d’attention. C’est un environnement radicalement différent de la fourchette de 1 % à 2 %, et le marché obligataire se réévalue en conséquence à travers des rendements plus élevés. M. Timmer a suggéré que cela pourrait aider à expliquer l’économie en forme de K. Le marché boursier s’établit à des sommets historiques et le PIB augmente fortement. Pourtant, les sondages sur la confiance des consommateurs se situent près de creux historiques parce que les coûts des aliments, de l’énergie et des logements pèsent lourdement sur les ménages. Les prix des logements ont augmenté d’environ 25 % par rapport à la période prépandémique, les taux hypothécaires avoisinant 7 %.
Bénéfices : tendance séculaire ou cyclique?
L’une des grandes questions auxquelles il est confronté est de savoir combien de temps les bénéfices pourront se maintenir à des niveaux aussi élevés. Les bénéfices réalisés progressent d’environ 30 %, les estimations prospectives étant encore plus élevées, plaçant le marché à l’extrémité supérieure de la distribution historique de la croissance des bénéfices, une position généralement atteinte uniquement lors d’une reprise après récession. Historiquement, les investisseurs accordent des ratios cours/bénéfices (C/B) moins élevés aux bénéfices en phase de sommet de cycle, car les bénéfices sont cycliques. La seule exception a été 2021, lorsque les investisseurs ont payé des multiples élevés sur des bénéfices en forte croissance, ce qui a entraîné une correction marquée l’année suivante. Aujourd’hui, le ratio C/B prospectif se situe aux alentours de 19, alors que les bénéfices progressent de 30 % à 40 %, soit un niveau nettement supérieur à ce que les investisseurs ont historiquement accepté de payer pour une telle croissance. Cela l’incite à la prudence, car cela laisse entendre que le marché suppose peut-être que la dynamique bénéficiaire est de nature séculaire plutôt que cyclique. Pour composer avec cette incertitude, il privilégie une approche mondiale et une plus grande diversification géographique des placements en actions, notamment au Canada et en Europe, où les banques de la zone euro offrent des rendements attrayants.
Miser sur la diversification
Ces incertitudes influencent également sa réflexion sur la construction de portefeuille. M. Timmer a réitéré sa préférence pour un cadre 60-20-20 plutôt que le traditionnel 60-40. Les rendements obligataires sont attrayants et offrent de bonnes caractéristiques risque/rendement, a-t-il expliqué, mais les obligations demeurent positivement corrélées aux actions tant qu’un choc de croissance significatif ne se matérialise pas. C’est pourquoi il privilégie des actifs qui évoluent différemment lorsque la croissance faiblit : l’or, les marchandises, les contrats à terme gérés, les obligations à court terme indexées sur l’inflation et même les actions non liées à l’IA qui ne sont pas corrélées à l’indice général. Quelques points d’allocation dans chacune de ces catégories permettent de constituer un bloc de 20 % évoluant de manière indépendante.
Conclusion : composer avec les courants croisés
Le marché est pris entre une crainte de hausse des taux et une possible crainte de ralentissement de la croissance, avec une participation qui s’élargit, mais sans dynamique haussière soutenue. M. Timmer a noté que si la Fed devait marquer une pause dans ses hausses de taux parce que l’IA est devenue systémiquement importante, le reste du marché pourrait retrouver de l’air. Pour le moment, M. Timmer a souligné que ces courants contraires montrent précisément toute l’importance de la diversification et qu’il est possible de se positionner des deux côtés de cet équilibre.